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— Une petite seconde, l’arreta Pendergast. Avant de me tuer, j’aurais souhaite m’entretenir quelques instants avec vous. Seul a seul.
Slade prit appui contre la potence sans baisser la garde pour autant.
— Pourquoi ?
— J’ai des revelations qui pourraient vous interesser.
Le vieil homme observa longtemps son adversaire, puis il se decida.
— Decidement, je suis un pietre maitre de maison. Venez avec moi dans mon bureau.
June Brodie voulut protester, mais Slade quittait deja la piece en indiquant le chemin a Pendergast.
— Les invites d’abord, dit-il en agitant le pistolet.
Apres un dernier regard en direction de Hayward, l’inspecteur franchit le seuil et disparut dans la penombre.
Le couloir dans lequel avancaient les deux hommes etait lambrisse de panneaux de cedre peints en gris. De petits spots encastres dans le plafond projetaient quelques rares taches de lumiere sur une moquette soyeuse de couleur neutre qui etouffait le bruit des roulettes de la potence a perfusion.
— Derniere porte a gauche, precisa la voix de Slade dans le dos de Pendergast.
Le vieil homme avait installe son bureau dans l’ancien espace recreatif destine a la clientele du camp de peche. La cible d’un jeu de flechettes etait accrochee sur l’un des murs et deux tables repoussees dans un coin accueillaient l’une un echiquier, l’autre le tablier d’un jeu de jacquet. Quant au billard, il avait ete transforme en bureau par le maitre de maison qui entreposait sur son tapis de feutre une pile de mouchoirs soigneusement plies, un recueil de mots croises, un traite de calcul ainsi qu’un martinet aux lanieres usees par un usage repete. Des boules de billard a la peinture craquelee reposaient dans l’une des poches de la table, abandonnees depuis longtemps. La piece frappait avant tout par son austerite, accentuee par l’absence de mobilier et les epais rideaux qui aveuglaient les fenetres.
Slade referma la porte avec precaution.
— Asseyez-vous.
Pendergast emprunta une chaise cannee a l’une des tables de jeu et s’installa face a son hote. Slade contourna le billard avec sa potence et s’installa precautionneusement dans l’unique fauteuil de la piece. Il imprima une pression a l’injecteur de morphine, attendit que la drogue fasse son effet et pointa le canon de l’arme sur Pendergast.
— Allons, dit-il de sa voix rapeuse. Depechez-vous de me dire ce que vous avez sur le coeur avant que je vous tue. Ca fera des taches sur la moquette, precisa-t-il en souriant, mais June s’en occupera. Elle a toujours su s’occuper de moi.
— A vrai dire, je ne crois pas que vous allez me tuer.
Slade emit un toussotement prudent.
— Ah bon ?
— C’est de cela que je souhaitais vous parler. C’est vous qui allez vous tuer.
— Pourquoi voudriez-vous que je me tue ?
Pour toute reponse, Pendergast se leva et s’approcha d’un coucou accroche au mur. Il remonta les contrepoids, regla les aiguilles sur midi moins dix et lanca le balancier d’un coup d’ongle.
— Mais il n’est pas 11 h 50, s’agaca Slade.
Pendergast retourna s’asseoir sous le regard inquiet du vieil homme qui s’etait raidi depuis que le tic-tac du coucou troublait le silence de la piece. Ses levres se mirent a trembler.
— Vous allez vous tuer parce que la justice l’exige, affirma Pendergast.
— Pour vous satisfaire, je suppose, ricana Slade.
— Pas du tout. Pour me contrarier.
— Je refuse de me tuer, retorqua Slade d’une voix normale, pour la premiere fois depuis le debut de la conversation.
— Dans ce cas, vous me comblez, poursuivit Pendergast en saisissant deux des boules de billard. Tout simplement parce que je souhaite vous voir continuer a vivre.
— Vous dites n’importe quoi, s’enerva Slade.
Pendergast entrechoquait les boules dans le creux de sa main, imitant Humphrey Bogart dans Ouragan sur le Caine.
— Arretez ca tout de suite, lui ordonna Slade en grimacant de douleur.
Pendergast fit la sourde oreille.
— Pour tout vous dire, j’etais venu ici avec l’intention de vous tuer. Je me rends compte a present qu’il serait infiniment plus cruel de ma part de vous laisser vivre. Vous ne guerirez jamais. Votre souffrance ira en s’accentuant avec l’age et l’avancee de la maladie, et vous glisserez lentement dans un enfer insupportable. La mort serait trop douce pour vous.
La bouche agitee de tics, Slade secoua lentement la tete en marmonnant des bribes de mots incomprehensibles, emporte par une vague de douleur qu’il s’employa a calmer avec une dose de morphine.
Pendergast tira de sa poche un petit tube a essai a moitie rempli de granules noirs. Il le deboucha et etala quelques granules sur le feutre du billard.
Son manege acheva de tirer Slade de sa torpeur.
— Que faites-vous ?
— J’ai toujours un peu de charbon actif sur moi. Vous etes un homme de science, je ne vous apprendrai rien en vous disant que le charbon actif sert a de nombreux tests. Il possede egalement des vertus esthetiques, enchaina Pendergast en sortant d’une autre poche un briquet a l’aide duquel il mit le feu aux granules. Par exemple, la fumee provoquee par sa combustion dessine des volutes diaphanes absolument superbes tout en emettant une odeur plutot agreable.
Slade releva le canon de son arme.
— Eteignez ca tout de suite.
Pendergast se cala confortablement sur sa chaise en faisant grincer le cannage sans arreter pour autant son manege avec les boules de billard.
— Je savais, ou plutot je me doutais de ce qui vous etait arrive. Je me suis souvent demande quel effet cela pouvait provoquer. Le moindre craquement, le plus petit grincement, douloureusement amplifie par le cerveau. Le gazouillis des oiseaux, la clarte du soleil, l’odeur de la fumee… Savoir que le plus petit detail de la vie est susceptible d’agresser chacun des sens a chaque minute de chaque heure de chaque jour. Meme la relation assez… euh, particuliere que vous entretenez avec June Brodie ne pouvait provoquer qu’un repit temporaire.
— Son mari a perdu sa virilite lors de la premiere guerre d’Irak, precisa Slade. Je me suis contente de combler ce vide, si je puis dire.
— Quel devouement, le railla Pendergast.
— Je me contrefous de votre morale bourgeoise. Vous avez entendu ce qu’a dit June tout a l’heure. On finira par trouver un remede a ma maladie.
L’espace d’un instant, un eclair d’espoir sembla danser dans les yeux du fou.
— Vous avez vu ce qui est arrive aux membres de la famille Doane. Les cellules du cerveau sont incapables de se regenerer, vous le savez mieux que quiconque. Votre cas est desespere.
Slade fut pris d’une nouvelle crise. Ses levres s’agitaient a toute vitesse et sa respiration devenait plus sifflante tandis qu’il repetait inlassablement le meme mot : Non ! Non, non, non, non, non !
Pendergast l’observait, le balancement de sa chaise rythme par le claquement des boules de billard, le tic-tac du coucou, le gresillement des granules de charbon qui se consumaient dans un voile de fumee.
— Il est interessant de voir a quel point tout a ete amenage ici pour que vous subissiez le moins possible les agressions exterieures. Cette moquette, ces couleurs neutres, ces rideaux qui empechent la lumiere de rentrer, jusqu’a l’air insipide que vous respirez.
Slade emit un long gemissement, ses levres agitees de convulsions incontrolables. Il saisit le martinet d’une main tremblante et se fouetta violemment.
— Malgre toutes ces precautions, malgre ce martinet, malgre les medicaments et la morphine, la souffrance reste la, qui vous torture a chaque instant. Vos pieds sur le sol, votre corps contre le dossier de ce fauteuil, les images exacerbees qui violent votre retine, jusque dans cette piece a la sobriete calculee. Ma voix irrite vos nerfs, les milliers d’objets qui nous entourent sont autant d’agressions pour vous, alors que votre cerveau malade refuse de les filtrer. Tenez. Prenez ces boules de billard. Ou encore l’odeur du charbon qui se consume. Et le temps qui passe, impitoyable.
Slade tremblait de tous ses membres.
— Nonononononononononnnnnn !
Un fil de bave lui coula le long du menton, qu’il chassa d’un violent mouvement de tete.
— Je me demande ce que vous ressentez lorsque vous mangez, poursuivit Pendergast. Le gout des aliments doit etre horrible, leur consistance insupportable, la sensation de deglutition un vrai supplice… Je parie que c’est la raison de votre maigreur. Vous n’avez pris aucun plaisir a manger ou a boire depuis plus de dix ans. Je jurerais que votre perfusion ne contient pas seulement de la morphine, mais qu’elle sert aussi a vous nourrir.
— Nonononononononononnnnnn !
Slade se fouetta rageusement avec le martinet d’une main, l’autre serree autour de la crosse du pistolet.
— Mais bien sur ! Jamais vous ne supporteriez le gout du camembert bien fait, du caviar, du saumon fume. La seule vue d’un oeuf au plat vous est insupportable, il faudrait qu’on vous alimente avec des petits pots de bebe, sans gout, sucre ni epice, servis a la temperature du corps, pour que vous puissiez avaler un repas les jours de fete. Et le sommeil ? Vous parvenez a dormir ? J’en doute, a cause des mille et une sensations qui vous assaillent : les vers qui grignotent le bois a l’interieur des murs, les battements assourdissants de votre propre coeur. Jusqu’a vos paupieres qui vous trahissent en envoyant dans votre cerveau un kaleidoscope de couleurs chaque fois que vous tentez de fermer les yeux, sans espoir de repit.
Slade poussa un hurlement en se bouchant les oreilles, sa carcasse agitee de tremblements qui faisaient danser le liquide de sa perfusion.
— Voila pourquoi je sais que vous finirez par vous tuer, Slade. Pour la premiere fois, vous en avez le moyen. Grace a moi Grace a cette arme que vous tenez serree dans votre poing.
— Ahbhhhhhhhhhhh ! hurla Slade en se tordant dans tous les sens, aiguillonne par Pendergast qui se balancait toujours plus vite en agitant les boules de billard dans le creux de sa main.
— Pourquoi maintenant ? s’ecria Slade. J’aurais pu me tuer depuis longtemps.
— C’est faux.
— June possede une arme. Un joli pistolet, pistolet, pistolet.
— Vous pouvez etre certain qu’elle ne le laissera jamais trainer.
— Une overdose de morphine ! Rien que pour dormir, dormir !
Pendergast secoua la tete.
— Je suis bien certain que June veille soigneusement a doser la morphine qu’elle vous administre. Vos nuits sont un calvaire, quand votre dose quotidienne est epuisee et que vous devez affronter seul les heures interminables qui vous separent de la delivrance.
— Ahhhhhhhbhhbhbbhhhhh ! hulula Slade dans un long cri sauvage qui fluctuait en intensite au gre de sa souffrance.
— June et son mari gouvernent totalement votre existence, Slade. Vous n’etes pas un patient pour eux, vous etes leur prisonnier.
Slade secoua la tete en battant desesperement des levres.
— Malgre tout son devouement, tous ses traitements, toutes les attentions exotiques dont elle doit sans doute vous gratifier, elle est incapable de vous apporter ne fut-ce qu’une lueur d’apaisement. Je me trompe ?
Slade ne repondit rien. Il appuya a trois reprises sur l’injecteur de morphine, mais rien ne gouttait plus de l’appareil et il se cogna brutalement la tete contre le feutre du bureau avant de se redresser, la bouche prise de fremissements effrayants a contempler.
— J’ai tendance a considerer le suicide comme un signe de veulerie, reprit Pendergast. Dans votre cas, c’est malheureusement la seule solution puisque votre vie est un enfer a cote duquel la mort semble douce.
Incapable de repondre, Slade se cogna la tete a plusieurs reprises contre le plateau du billard.
— Le son de ma voix, l’odeur du charbon, le grincement de cette chaise, le tic-tac du coucou auront acheve de briser votre force de resistance, poursuivit Pendergast d’une voix hypnotique. Dans moins d’une minute, le coucou va lancer douze cris. Je ne sais pas combien vous en supporterez avant de craquer. Peut-etre quatre, peut-etre cinq, peut-etre six. Mais je sais que vous vous servirez de cette arme parce que l’explosion qui accompagnera la detonation sera la derniere, celle de la delivrance. C’est a moi que vous la devrez.
Slade releva une tete au front marbre de rouge et roula des yeux qui n’avaient plus rien d’humain. Il visa Pendergast avec l’arme, laissa retomber son bras, le releva a nouveau.
— Adieu, Slade, dit Pendergast. Il ne vous reste qu’une poignee de secondes. Nous allons les compter ensemble : cinq,quatre, trois, deux, un…